Juin 2017

La Fédération des Villes et Conseils de Sages : pour que la démocratie progresse…

Un Conseil des Sages, c’est d’abord une initiative d’un maire, convaincu de l’enjeu d’ouvrir l’action municipale aux citoyens. Il propose à son conseil municipal de créer ce « comité consultatif », comme le lui permet le code général des collectivités territoriales (CGCT). Le principe : mobiliser l’énergie d’habitants retraités pour conseiller le maire et le conseil municipal, non pas sur sa politique en direction des aînés, mais sur toutes les politiques communales et au bénéfice de toutes les catégories de population. L’avantage : conjuguer temps disponible, compétences, expérience de la vie et envie folle d’être utile. Après un appel à candidatures lancé auprès de sa population (selon des formes qui peuvent varier), le conseil municipal installe cette instance qui trouve alors toute sa légitimité. Avec quelques principes intangibles : une confiance qui doit être totale, sans instrumentalisation par la municipalité ni par des groupes d’opposition ; une organisation laissée souvent à l’appréciation des membres, une autonomie dans l’action, mais avec un lien proche et constant avec le maire et les élus, et en lien à chaque fois avec les services municipaux, sans lien de subordination dans une équilibre et un respect mutuel à trouver ; et des choix de dossiers venant soit des Sages eux-mêmes (auto-saisine) ou confiés par le maire (lettres de mission). Et un mode d’action qui va de la réalisation d’études à la mise en oeuvre de projets, toujours dans le respect du rôle décisionnel des élus.

Les premiers Conseils des Sages ont vu le jour en 1989 dans l’ouest de la France, presque simultanément dans un village de Bretagne, Saint-Coulitz, et à la Roche-sur-Yon, chef lieu de la Vendée. Ces deux maires visionnaires et militants de la citoyenneté, Jacques Auxiette (il sera président de la Région des Pays de la Loire de 2004 à 2015) et Kofi Yamgnane, vont créer en 1993 la Fédération des Villes et Conseils de Sages (FVCS). Ils seront vite rejoints par la ville de Couëron, près de Nantes, dont le maire Jean-Pierre Fougerat présidera ensuite la fédération pendant plus de 10 ans, jusqu’à son décès début 2015. J’ai depuis sa disparition brutale cet honneur et cette chance de lui succéder à la tête de notre fédération.

Dans les années 90, le phénomène des Conseils des Sages a convaincu de nombreux maires et conseils municipaux de s’engager, à une époque où l’on ne parle pas encore de « démocratie participative » (c’est l’époque où nait et fleurit une citoyenneté « à l’autre bout de l’âge » : les conseils municipaux d’enfants ou de jeunes). La Fédération va ainsi porter et promouvoir ce mouvement, affirmant haut et fort : « Pas de retraite pour la citoyenneté ! ». Des objectifs : faire connaître et définir les valeurs communes aux « villes-sages » (une charte définit les grands principes à respecter lorsque l’on crée un Conseil des Sages), accompagner par ses
conseils et son expérience les villes dans la concrétisation de cette belle aventure citoyenne, et rassembler les intelligences pour explorer ensemble et définir les voies de progrès.

L’action de la FVCS a été fructueuse. Origine oblige, les conseils des Sages se sont multipliés dans tout l’ouest et sur l’arc atlantique, mais aussi dans toute la France, où plusieurs centaines de villes sont engagées et construisent une expérience concrète de la participation et de l’action commune entre les citoyens et leurs élus. La fédération poursuit son militantisme actif avec plus de 60 villes ambassadrices, qui continuent de labourer et ensemencer le territoire, prenant appui notamment sur notre congrès annuel : à Saint-Paul-Trois-Châteaux en Rhône Alpes en 2015, à Amboise en 2016, et en octobre prochain à Montceau-les-mines pour essaimer dans toute la région Bourgogne-Franche-Comté, nouvelle terre d’exploration et de déploiement pour les conseils des sages.

Des Conseils des Sages, oui, mais pour faire quoi ?

Pour convaincre, rien de tel que les témoignages et les comptes-rendus d’expériences, comme en rendent compte nos congrès annuels, ainsi que les rencontres régionales qui se multiplient depuis quelques années sur tout l’arc atlantique (et que nous souhaitons développer grâce à notre régionalisation qui va prendre effet et commencer de se déployer en 2017). Ou comme notre nouveau site internet en rendra bientôt compte en valorisant et en illustrant l’action des villes et des Conseils de Sages adhérents.

Honneur à mon tout nouveau 1er vice-président, Robert Rochel, Sage à Floirac, près de Bordeaux. Là-bas, le Conseil des Sages s’est impliqué sur un projet d’épicerie solidaire, avec des travaux préparatoires de plus de 18 mois. L’expérience a été tellement enrichissante que neuf sages se sont ensuite engagés comme bénévoles au sein de l’épicerie. Des bénéficiaires sont aussi devenus des bénévoles, d’autres ont retrouvé un emploi, tous ont retrouvé leur dignité et une place dans la société. Floirac a été récompensée pour cette action par le Réseau francophone des villes amies des aînés.

Les Conseils des Sages sont aussi au coeur des évolutions territoriales, comme en témoigne cette action dans la commune de notre responsable administrative (bénévole) de la FVCS, Sage dans la commune nouvelle d’Aubigny-les-Clouzeaux. Une fois la commune nouvelle constituée, s’est posée la question des doublons dans la dénomination des rues et des villages. L’occasion a été belle pour que le Conseil des Sages d’Aubigny (il n’y en avait pas aux Clouzeaux) s’élargisse avec de nouveaux membres sur tout le nouveau territoire et s’empare de cette question. Un gros travail de contact avec les habitants et les riverains, prise en compte des lieux et de leur histoire, échanges inter-sages et inter-communes porteurs d’un lien social et d’un sentiment d’appartenance et d’un avenir partagé. Toutes les propositions des Sages n’ont pas été retenues par le Conseil Municipal, mais un fort mouvement de rapprochement est enclenché.

Enfin difficile pour moi de ne pas saluer l’action de mon Conseil des Sages de Dompierre-sur-Yon, et je suis tout disposé à vous en dire beaucoup plus à son sujet que je ne pourrai le faire dans ces pages. Et pour remercier le réseau des villes amies des aînés, honneur à l’action en direction des personnes âgées. Depuis 5 ans, le Conseil des Sages est le moteur, avec de nombreux élus et d’autres membres de nos instances citoyennes, dans l’action dite des “Visites de Noël” auprès des personnes les plus âgées de notre commune : plus de 100 personnes visitées, en 10 jours juste avant Noël. Depuis 2 ans, sur proposition des Sages, ce programme est doublé par autant de « Visites anniversaires » tout au long de l’année. Et cette année, ce sera le 3ème volet, avec autant de « Visites de voisinage » qui viendront aussi apporter du soleil et de l’attention à nos aînés, et nourrir bien entendu notre action municipale autant que notre sentiment d’être utiles et d’agir juste.

Et les concrétisations des Sages sont dans toute la France à l’image de l’action des villes : dans tous les domaines et auprès de tous les publics. Avec pour plus-values : faire plus, faire avec, faire mieux… tout en produisant de l’intégration, du lien social, de l’inter-générations, de l’utilité sociale, et de la confiance restaurée et éprouvée entre le politique et le citoyen. Bien plus, la masse de l’action conjointe des Sages et des élus, dans toute la France, c’est une formidable base de données et une méthodologie (à formaliser ?) pour une force citoyenne conjuguée à l’action municipale.

Engagés dans l’action, nos conseils des Sages sont porteurs d’une connaissance fine des besoins de la population et des manières souvent simples et pragmatiques d’y répondre. Ainsi, ils portent une vision « positive » du pays et de l’action publique, parfois à l’opposé du discours ambiant sur l’impossibilité ou l’impuissance à agir. Nous réfléchissons à un livre blanc (l’écrirons-nous à plusieurs mains ?).

Pour demain, les enjeux sont nombreux, et la fédération que je préside va continuer de les porter, de les interroger, avec le voeu de les partager au-delà de ses frontières avec d’autres réseaux comme celui des villes amies des aînés, celui des conseils de jeunes et d’enfants, ou ceux qui émergent au niveau des conseils de développement ou des conseils citoyens.

Comment développer les Conseils des Sages à d’autres échelles territoriales que la commune (regroupements de communes, intercommunalités, département, région…) ? Comment enrichir par notre savoir-faire les nouvelles formes de démocratie locale ? Comment investir les Sages auprès de ces instances, dans des coopérations à définir avec ces nouvelles structures ouvertes à une citoyenneté active ? Comment promouvoir un regard positif sur l’action publique ?

Acteurs-promoteurs d’une citoyenneté territoriale intergénérationnelle, les sages doivent tenter de rendre attractive une formation du citoyen à tous les âges, montrer aux enfants et rappeler aux adultes que l’eau qui coule au robinet, l’électricité qui recharge un portable, ça s’est fait par le travail des hommes et toute une chaîne d’organisation des institutions de la République.

En conclusion de notre dernier et passionnant congrès d’Amboise, en 2016, Jacques Auxiette, fondateur de la fédération, nous engageait aussi à investir avec nos instances le champ de l’action internationale, et je fais miennes ses propositions : “Même si on ne s’y intéresse pas, la mondialisation s’intéresse à nous ! En décidant que les communes de France et d’Allemagne pouvaient se jumeler, De Gaulle et Adenauer ont intégré de nouvelles relations au niveau des communes, cellules de base de la démocratie, afin que les jeunes des deux pays ne se rencontrent plus jamais sur les champs de bataille mais puissent fraterniser. Les sages
doivent avoir cette volonté d’ouverture internationale, cette connaissance du monde tel qu’il fonctionne, cette disponibilité humaine et intellectuelle pour voir «ailleurs».”

Essayons de rendre possible le souhaitable. Voilà le message que doivent porter les Conseils des sages, et au-delà toutes les formes de démocratie citoyenne : affirmer une confiance dans l’avenir, une vision, une mobilisation pour consolider, protéger, ici et ailleurs, la belle idée de démocratie !

Philippe Gaboriau
Maire de Dompierre-sur-Yon (Vendée)
Président de la Fédération des Villes et Conseils de Sages